Le mois dernier, Le Magazine Littéraire a titré son numéro Littérature et gastronomie. Evelyne Bloch-Dano et Sandrine Filipetti y ont coordonné un dossier très bien fait sur le mariage de ces deux arts.
Cela commence par une anecdote :
"En ces temps-là, une élection à l'Académie française était saluée par un banquet. Celui du romancier Pierre Benoit, le 27 juillet 1931 dans la cité lotoise de Saint-Céré, fut mémorable à plus d'un titre. L'auteur du Déjeuner de Sousceyrac réussit la prouesse de réunir dans la patrie de la truffe et du canard gras sept cents convives parmi lesquels une soupière de personnalités du monde littéraire parisien ainsi qu'une potée de ministres. Au terme de ce festin, quelque peu enivré, l'heureux élu demanda à une serveuse accorte de se dévêtir. La dame s'exécuta, intégralement. Est-ce cet effeuillage, ou la douche au champagne qui lui fut administrée par l'écrivain et l'un de ses amis Anatole de Monzie, par ailleurs ministre de l'Education Nationale, qui choqua au Quai Conti ? Visiblement trop pétillant, l'évènement faillit en tous cas coûter son fauteuil d'immortel à Pierre Benoit : il fut tenu de différer sa réception sous la coupole d'une bonne année ..."
Les différents articles marient littérature gastronomique, explications de mots "faisant saliver", un article sur Rabelais, diététitien plus que gastrolâtre, la nourriture vue par d'insatiables libertins, les dîners en ville du roman réaliste, la cuisine vue par Proust, l'histoire d'Adrienne Monnier et de Sylvia Beach, joyeuses épicières du verbe, l'indifférence au raffinement culinaire des écrivains américains, un interview de l'incontournable Michel Onfray, un papier de François Simon sur une de ses consoeurs : Mary Frances Kennedy Fisher (1908-1992), une analyse intitulée La langue sauce piquante sur les métaphores érotiques du vocabulaire de la gastronomie, un inédit de Maryline Desbiolles et une liste de parutions toutes fraîches sur le sujet, voici le contenu du dossier qui est, de plus, parsemé de menus parfois étranges dont voici quelques échantillons :
Un déjeuner de l'Académie Goncourt donné en l'honneur de
Madame Colette
pour son 80e anniversaire
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MENU
Huitres de Marennes
Coulibiac de SAumon à la Russe
Fricassée de Poulet au Champagne
riz Pilaw
Gateau Quillet
Corbeille de fruits
café
Vins : Champagne Blanc de Blanc
Mercredi 28 janvier 1953
Deux menus fantaisistes, imaginés par Guillaume Appolinaire et Michel Leiris
Un restaurant chinois viens de s'ouvrir à Montparnasse.
Voici le menu du 5 février :
Hors-d'oeuvre
1.Louccheukièn . 2.Souiu . 3.Chanyoutsi
Potages
4.Fundiotan . 5.Iufoutan
Poissons
6.Liôuhoutaiu . 7.Iukinen
Entrées
8.Koueihoua kiangyauchtchoû . 9.Jouèntchâsiaôgniôujou
10.Kitiopapaofan . 11.Kiuenkàn
légumes
12.Toûntofou . 13.Tchàohnânto
Salade
14.Chontotsai.
La suite du menu ne présente rien de particulier
Fantaisie exotique de Guillaume Apollinaire, parue dans le Mercure de France du 16 mars 1913.
Banquets
En bande on y bouffe une esbroufante Becquetance :
Pastis aux pistaches
Avocat à la vodka
(ou Soupe aux pousses, potage où patauger)
Saumon en monceau (ou Quenelles à la canelle)
Steak tchèque (ou Rôt de rat au riz, mets maori)
Macaronis aux macarons
Sorbet serbe
Marcassin au marasquin (ou Beau veau)
Champignons au champagne (ou Crèpes aux cèpes)
Forts fromages de fermage
Pure purée de poires purpurines
Raisins rincés
Café fécal
Liqueurs reliques
10 ou 20 vins divins
Langage Tangage ou Ce que les mots me disent, Michel Leiris, éditions Gallimard